Chronique parisienne #2 – Un pied en Orient

Un mois, ou presque, a passé depuis la dernière édition et j’ai été pas mal occupée ces derniers temps puisque je suis partie six jours à Vienne – je vous parle de la capitale viennoise dans un article consacré : un long week-end à Vienne – où j’ai pris une longueur d’avance avec l’hiver. J’ai passé le restant du mois à écrire et envoyer des lettres de motivation pas du tout motivées en buvant moult cappuccino dans des cafés parisiens ou en regardant la pluie tomber depuis ma grande baie vitrée qui donne sur un cimetière à l’anglaise. Ambiance gloomy parfaite pour un soir d’halloween.

Enfin j’ai découvert deux supers applis sur lesquelles j’ai dû passer des heures : pacer, un podomètre qui m’a rendue accroc à la marche, mon but étant chaque jour d’atteindre les dix mille pas attendus. J’ai remarqué que je ne les atteignais jamais à Paris, à moins de décider de ne pas du tout prendre le métro de la journée, alors que je pouvais facilement viser les seize mille pas à Vienne, autrement dit : vive le tourisme !

La seconde appli c’est « keep », une appli google toute bête qui permet de faire des listes partagées avec ses contacts : on peut y ajouter des couleurs et des photos, c’est joli et ça m’a bien occupée. Au top de mes listes : l’habituelle « Où partir en voyage ? », suivie de sa petite sœur « Où partir en week-end ? », et les plus utiles et moins inspirantes « Idées de livres, de films, … ». Enfin, celle qui va devenir de plus en plus d’actualité, la fameuse liste de Noël ! L’avantage de cette appli c’est que les collaborateurs peuvent ajouter des choses mais aussi cocher les cases lorsqu’une tâche est faite – donc pas mal pour les cadeaux de noël, pratique aussi pour les courses.

Pour finir ce mois-ci j’ai tout de même visité, vu et lu un peu et je vous raconte ça un peu plus en détail.

imag0561.jpg

J’ai lu : Les Intéressants, de Meg Wolitzer

Encore un roman américain qu’il est bien. Un roman social sans grand rebondissement, un roman qui raconte la vie d’une bande de jeunes new-yorkais artistes ou enfants d’artistes vue par le prisme de la jalousie de Julie, une jeune fille « lambda » qui s’est retrouvée dans un monde auquel elle ne cesse de se comparer. Difficile pour moi de ne pas s’assimiler à Julie, à sa manie de toujours regarder ce que sont les autres, à toujours se sentir hors du coup, trop différente, pas assez bien. D’autant plus à l’heure de facebook et d’instagram où il est devenu presque impossible de ne pas s’étouffer de jalousie devant la vie parfaite que chacun cherche à montrer sur le net. Au-delà de ce travers difficile à gérer, le roman évoque surtout la vie d’une génération : d’une enfance dans les années folk à l’arrivée de la société d’Internet en passant par l’époque tragique du Sida, on suit les différents personnages à chaque époque de leur vie avec ce qu’il y a de drames, de petits bonheur et de renoncements. A travers une histoire d’amitié, Les Intéressants c’est un récit de société, une société dont on entend encore assez peu parler, et comme me l’a mentionné ma mère : c’est dommage que seuls les Américains soient capables de se retourner ainsi sur leur propre société.

Alors si vous connaissez des auteurs britanniques, italiens, français ou que sais-je qui écrivent des romans dans la même veine : je suis preneuse !

Cinéma: l’Iran à l’honneur !

  • Sonita, de Rokhsareh Ghaem Maghami

Difficile de ne pas aimer Sonita, la rappeuse afghane de 15 ans dont la voix s’est levée pour dénoncer les pratiques moyenâgeuses et la condition féminine en Afghanistan. Difficile de ne pas aimer ce film porté par Sonita et par la réalisatrice qui devient à mi-parcours l’une de principales protagonistes du documentaire. Difficile de ne pas pleurer enfin en écoutant le rap engagé de Sonita après avoir suivi son parcours difficile et les incompréhensions dans ce Moyen-Orient encore ravagé par les guerres et par les censures religieuses.

Bien qu’un peu long vers la fin j’ai adoré ce film. Je le savais avant d’aller le voir, ce ne fut donc pas une surprise. La surprise c’était de constater à quel point Sonita crevait l’écran avec son sourire, son voile qui ne recouvre plus grand-chose, son répondant et sa foi en elle-même. Enfin l’élément particulier de ce film c’est la rôle de la réalisatrice, peu habituel, et qui pose de vraies questions sur le rôle des réalisateurs, tout comme celui des journalistes ou des documentaristes : sont-ils là pour montrer seulement la réalité ou ont-ils une légitimité à agir au sein de leur propre documentaire ? N’ayant pas la réponse, je vous laisse y réfléchir en allant voir Sonita !

  • Les enfants du ciel, de Majid Majidi

Encore un film iranien ! Car oui je n’en ai jamais assez. Celui-ci  date de 1997, bien que les vêtements et les voitures donnent l’impression d’être en plein dans les années 80 témoignant d’un léger retard de l’Iran sur le plan de la mode à cette époque. Children of heaven c’est l’histoire d’Ali, 8 ans et de sa jeune sœur Zahra, enfants pauvres de Téhéran, dont les parents gagnent à peine assez pour leur acheter des chaussures dignes de ce nom. Ali perd malencontreusement les chaussures de sa sœur qu’il avait amené chez le cordonnier, les deux enfants doivent alors partager leur unique paire de chaussure pour aller à l’école – le matin pour les filles, l’après-midi pour les garçons –; s’ensuit toute une série de « rebondissements » autour de ces chaussures et des moyens mis en œuvre par Ali pour trouver une seconde paire à sa sœur. Autour de cette trame, plutôt simple, se dessine un Téhéran qu’on connait peu, vu à travers l’œil des enfants : les rythmes de l’école, les devoirs, les amitiés, les parents qui cherchent du travail, l’immense Téhéran. Outre l’excellent jeu d’acteur des deux jeunes enfants j’ai adoré la réalisation du film et ce qu’il donnait à voir de l’Iran : un long métrage social efficace, drôle par moment, presque tragique à d’autres, on se replonge avec plaisir dans l’enfance à travers ces deux personnages qu’il est difficile de ne pas aimer.

 

  • Captain Fantastic, de Matt Ross

Comment ne pas aller voir un tel film, en particulier quand Viggo Mortensen en est la tête d’affiche ? Je reviens sur le synopsis : Ben, sa femme et ses nombreux enfants vivent une vie atypique dans les forêts du nord des USA. Capturant, cueillant et élevant eux-mêmes ce qu’ils mangent, les membres cette petite famille vivent en dehors de la société, éduqués consciencieusement par leur père qui leur enseigne autant la littérature que la musique ou encore l’importance de réfléchir à la société de consommation qu’il fuit. Lorsque la mère est atteinte d’une maladie, tous doivent renouer avec « le monde réel » et c’est un véritable choc les  obligeant à se poser des questions sur la conception de cette éducation face à la société.

Légèrement décevant à cause du manque de profondeur des personnages – il y en a peu voire pas – ce film à l’avantage de n’être pas du tout manichéen : il n’y a pas de bonne façon d’élever ses enfants, pas de mauvaise façon de vivre, il permet au contraire de mettre l’accent sur les extrémismes des deux camps, laissant au spectateur la possibilité de se faire son propre choix. Très drôle par moments, un peu tire-larmes à d’autres, ce film m’a surtout permis d’apprendre qui était Noam Chomsky – honte à moi, je ne connaissais pas – et de me rappeler combien Viggo Mortensen est beau sans sa barbe (attention spoiler !)  Un film qui ne restera pas dans mes annales mais qui permet de passer une bien bonne soirée.

wp-1478685465002.jpeg

J’ai visité : le musée Gustave Moreau

Un de mes musées préférés à Paris, je pense que j’en parlerais encore plus longuement dans un article dédié aux musées parisiens. J’adore ce musée car, comme le musée de la vie romantique, c’est avant tout un atelier d’artiste. On entre dans l’intimité de l’artiste, la muséographie est restée telle qu’il l’a voulu – c’est-à-dire très fouillis – et on ressent toute l’atmosphère du XIXe siècle. En prime, l’escalier maintes fois pris en photo est vraiment superbe, et très instagrammable ! J’ajouterais que personnellement j’aime beaucoup le style orientaliste / symboliste de Gustave Moreau qui se rapproche parfois d’Odilon Redon, ça vaut le coup de se pencher – littéralement – sur certaines œuvres pour distinguer tous les traits de crayons et tous les personnages, détails de paysages que l’on ne peut pas voir au premier coup d’œil, technique singulière qui me semble propre à ce peintre.

wp-1478685481402.jpeg

Chronique parisienne

Depuis quelque temps – quelques mois ? – je vois surgir sur les blogs des articles et des rubriques reprenant un peu toutes les inspirations ou les découvertes faites par lesdites blogueuses durant la semaine ou le mois. Je parle notamment du « Monday morning » de Mathilde ou du « heart, mind and soul » de Coline. Et moi j’adore ce genre d’article, je ressors de leur lecture avec moult nouvelles idées et surtout de nouvelles envies, et comme je passe mon temps à me dire en sortant du ciné ou d’un bon bouquin « j’en ferai un article » – mais bien sûr je ne trouve jamais le temps, ou l’envie- , j’ai pensé qu’une rubrique de ce genre pourrait être la bienvenue. N’ayant absolument aucune idée de nom je me contente de l’appeler « la nouvelle rubrique » mais en italien puisque c’est la langue que j’apprends en ce moment et que ça rend mieux à mes oreilles de française.

Depuis mon retour à Paris je tente de me ré-acclimater peu à peu à la capitale, ce n’est pas si facile après une année passée en Province: les montagnes et les forêts d’Alsace me manquent, le centre ville de Strasbourg où tout était proche aussi. Mais pour me rappeler que Paris est ma ville il y a un truc qui marche à tous les coups: recommencer à visiter, sortir, découvrir des choses. Je suis donc enfin allée prendre le thé avec des scones à l’Oisive thé – ce salon de thé/salon de tricot – qui se trouve pourtant à quelques stations de métro de chez moi, ce qui va me permettre d’y retourner très régulièrement!

J’ai aussi fait des achats et surtout beaucoup de lèche-vitrine: j’ai mis les pieds à l’appartement Sézane pour la première fois, je me suis rendue vendredi dernier à la boutique Les fleurs, lieu de perdition comme dirait mon amie Alice – elle a diablement raison, mais j’ai réussi à n’en sortir qu’avec un pot pour cactus. Enfin je suis tombée par hasard sur la boutique Jamini et j’ai salivé comme il se doit avant de prendre ma décision: je m’achèterai un coussin coûte que coûte pour meubler mon nouvel intérieur.

Pour ce qui est des découvertes culturelles j’ai eu le temps – chômage oblige – de lire, voir et visiter pas mal de trucs. Sans m’arrêter sur tout ce que j’ai pu faire – les rendez-vous de l’histoire de Blois le week-end dernier mériteront leur propre article, je vous le promets – je ne peux pas m’empêcher de vous parler un peu plus longuement de ce que j’ai adoré et que je vous recommande chaudement. C’est parti!

J’ai lu…

Peyton Place , de Grace Metallious

L’histoire d’une petite ville de la Nouvelle-Angleterre dans les années 50, on y suit trois principales protagonistes : Alison la jeune fille rêveuse et un peu solitaire, Constance sa mère qui doit vivre avec le difficile statut de mère-célibataire, la belle et intelligente Selena issue des quartiers pauvres en lutte contre son milieu. Peyton Place a été l’un des gros scandales littéraires des années 50 aux Etats-Unis, accusé d’être un roman pornographique et subversif: on aurait bien du mal aujourd’hui à comprendre comment on a pu trouver cet ouvrage ne serait-ce qu’érotique. Le roman met en scène la société des petites villes des Etats-Unis avec tous leurs non-dits, leurs secrets et leurs rancœurs. L’écriture de Grace Metallious est très agréable à lire et on rentre très rapidement dans l’histoire tour à tour écœurés puis touchés par les personnages, notamment par les personnages secondaires qui forgent toute l’ambiance de cette ville modeste d’Amérique.

C’est un grand classique américain et c’est très édifiant sur la société américaine. N’hésitez pas à lire la postface qui explique le scandale à la parution du roman.

L’amie prodigieuse, de Elena Ferrante

Malgré la place privilégiée que ce roman a occupé tout l’été sur les devantures des librairies, ce qui me fait généralement fuir, j’ai cédé à la tentation Elena Ferrante, en partie parce que j’allais à Naples et que je voulais me mettre dans le bain.

J’ai dévoré ce livre, et j’en ai fait de même avec le suivant « Le nouveau nom ». L’amie prodigieuse c’est une tétralogie qui suit la vie de Lena, la narratrice, et son amie Lila dans un quartier pauvre de Naples dans les années 50 – et oui encore. Cette grande amitié, perçue par les yeux de Lena, forge la trame de tout le roman mêlant jalousies, fascination, soutien, et beaucoup d’autres aspects d’une amitié aussi passionnée que complexe. Je me suis parfaitement reconnue dans le rôle de Lena, jeune fille médiocre qui se voit comme vivant sans cesse dans l’ombre de sa prodigieuse amie Lila, et prodigieuse elle l’est effectivement, c’est ce qui la rend si agaçante et attachante à la fois. En parallèle de cette histoire d’amitié se dresse un tableau de Naples et de l’Italie du Sud du milieu du siècle passé, où la Camorra et l’origine sociale conditionnent fortement l’existence de ces jeunes gens.

Je ne l’ai pas lu en italien, j’aimerais, mais la traduction est très bonne, on arrive à comprendre notamment toute l’importance que révèle le fait de parler en italien ou en dialecte à une époque où la langue distingue, plus clairement encore qu’aujourd’hui, le niveau social et culturel d’un individu. Pour conclure : je n’ai arrêté de lire que quand j’ai fini de tourner la dernière page !


J’ai visité…

Le musée de la vie romantique

Petite sortie dans Paris, le but initiale était d’aller prendre un thé au Musée de la Vie Romantique, finalement comme il était trop tôt pour le thé, on s’est contenté de visiter ce joli musée improbable. Une belle maison de campagne en plein Paris, des souvenirs de la famille de George Sand, des salons XIXe reconstitués ET un super salon de thé en jardin ou sous verrière. Un musée simple comme je les aime.  Et en prime j’y ai croisé Daniel Guerrero, l’ancien rugbyman!

La nuit Blanche à Paris

Je n’étais jamais allée à la Nuit Blanche et… je n’ai pas été vraiment convaincue. J’avoue que je ne suis pas une fan de l’art contemporain, il faut toujours expliquer ce que l’auteur a voulu dire ou montrer, et s’il y a parfois de bonnes idées j’accroche peu. Mais alors quand le sujet est aussi connu que « Les amours de polyphiles », célèbre poème du XVe siècle – je ne rigole pas c’était le thème choisi pour la nuit blanche de Paris – je lâche carrément, et je me demande bien à quel moment l’organisateur a pu penser que ça convenait à un événement visant la démocratisation de la culture. Malgré des œuvres plutôt peu intéressantes, voire ratées, j’ai bien aimé l’idée de se promener de nuit dans Paris et de suivre un parcours pour y voir des œuvres ou des installations.

Idée pour ceux qui voudraient y assister l’an prochain : prendre les bateaux mouches, gratuits ce soir-là, qui remontent la Seine. C’est là où se situent la plupart des installations, c’est donc un bon moyen de faire une croisière gratuite en voyant le plus d’œuvres possibles.


J’ai vu…

Je viens de commencer la deuxième saison de Gomorra, la fameuse série italienne issue du roman de Saviano sur la Camorra, et dont Saviano est d’ailleurs le scénariste. C’est toujours aussi bien, toujours aussi poignant. La réalisation est vraiment excellente, la musique super et j’aime beaucoup voir une série qui n’est pas en anglais, c’est rare et ça permet de découvrir une autre langue – le napolitain. Pour ce qui est du scénario et des personnages, ils sont toujours très bien travaillés, profonds, et même si on a du mal à apprécier véritablement les « héros » on s’y attache. L’ambiance très dure, et la réalité qui se cache derrière cette semi-fiction provoque généralement une petite nausée à la fin de chaque épisode – mais on veut savoir la suite !

Toujours à propos de Gomorra, je viens de lire un article des Inrocks sur le quartier de Scampi qui nuance un peu mon engouement pour la série: effectivement je me suis demandée comment les réalisateurs avaient pu tourner dans ce quartier difficile de Scampi, réputé comme l’un de plus dangereux d’Europe, et quels sont les impacts de la série sur ces quartiers défavorisés. Pas de réponse mais l’article est très intéressant alors hop un petit lien ici: Scampia et Gomorra

o-gomorra-facebook

Cultivez-vous le dimanche, regardez Personne Ne Bouge

 

personnenebouge_fr

Dimanche 17h, quand la nuit sera sur le point de tomber, qu’il fera froid, quand vous sentirez la déprime monter face à cet événement insurmontable qu’est le lundi matin et la reprise du boulot, je vous conseille de vous poser devant la télé, avec une tasse de thé, et pourquoi pas quelques viennoiseries, et d’allumer ARTE : c’est le moment de Personne Ne Bouge, PNB pour les intimes.

Personne Ne Bouge est une émission culturelle hebdomadaire d’Arte de 30 minutes qui s’organise autour d’un thème, un fil rouge autour duquel se déclinent huit rubriques relatives à différents modes de culture. Créée en 2012 et présentée par les voix off de Philippe Collin et Xavier Mauduit, la formule de l’émission s’est modifiée ces dernières années, des rubriques disparaissent, d’autre apparaissent, mais le principe demeure le même : à travers divers supports culturels –filmes, clips, livres, mode, …- l’émission passe en revue un thème assez large qui peut être à peu près tout et n’importe quoi. Si fréquemment l’émission s’attache à parler d’un pays – l’Argentine, l’Autriche,… – d’une grande figure – Napoléon, David Bowie, – d’une période historique, ou de grands réalisateurs ou acteurs, elle peut aussi s’intéresser à des sujets plus concrets –les motos, les célibataires, etc – ou  plus abstraits voire philosophiques comme « le désir » – encore disponible sur Arte +7.

 

J’ai découvert PNB il y a plus d’un an, lors d’une émission sur « les jeunes filles en fleurs », le sujet m’a bien entendu parlé, le reportage portait sur Sofia Coppola et son œuvre, en particulier « Lost in Translation », mon film préféré, je n’ai pas zappé, et depuis je n’en ai raté presqu’aucun.

Si PNB s’intéresse à tous les modes culturels, il me semble que c’est à propos du cinéma qu’on peut en apprendre le plus, n’y connaissant personnellement absolument rien, je découvre, j’apprends, je m’inspire. Des spécialistes analysent films, scènes et réalisateurs sans jamais spoiler et poussant toujours plus loin la réflexion. Ma fréquentation plus régulière des salles de cinéma, notamment pour visionner de vieux films, en est la conséquence première. L’émission permet de se refaire une culture générale et conduit à chercher à approfondir les débuts de connaissance qu’elle apporte.

 

Très abordable et placée sur une tranche horaire où on n’a pas grand-chose à faire l’émission devrait plaire à tous. Le ton décalé, humoristique et bien souvent anachronique des  journalistes qui ponctuent l’émission de petites saynètes amenant la rubrique suivante et qui rythment l’émission font de ce magazine culturel accessible à tous un formidable moyen de vulgarisation. Il ne s’agit pas ici d’une culture élitiste, on y traite de toutes les formes culturelles, de tous les types de film ou de musique, je regrette d’ailleurs un peu pour ma part la disparition de la rubrique littéraire qui consistait à expliquer en quelques phrases l’histoire, l’analyse et la postérité de célèbres romans. Mais il en faut pour tous les goûts et surtout pour tous les arts, la formule se modifiera peut-être à nouveau en septembre prochain.

J’espère que ce rendez-vous culturel hebdomadaire pourra réveiller vos dimanches après-midi comme c’est le cas pour moi, en permettant notamment de ne pas culpabiliser sur le cocooning poussé l’extrême. «Je ne fais pas rien, je me cultive: je regarde Personne Ne Bouge. »

Personne Ne Bouge – à 17h chaque dimanche sur Arte.

 

Western au Kurdistan

Etat d’esprit maussade, à traîner son corps et son esprit sous la grisaille de Paris quand l’idée subite m’est venue : pourquoi ne pas aller au cinéma voir « My sweet Pepper Land » ? Plusieurs semaines que je me disais qu’il fallait que j’y aille, mais le beau temps n’aidant pas, j’avais relégué cette activité dans un coin éloigné de ma tête. De la pluie de Paris à lui pluie du Kurdistan il n’y a qu’un pas, et deux heures de plaisir passées au cinéma.

Synopsis: 

Le film suit l’histoire de deux personnages venus s’installer dans le village de Qamarian situé dans la province désormais autonome du Kurdistan irakien. Govend est une jeune institutrice de vingt-huit ans qui retrouve le poste qu’elle avait quitté au village. Baran est un ancien résistant kurde qui reprend du service dans la police afin d’échapper à sa mère souhaitant le marier. Tous deux libres d’esprit se retrouvent dans ce coin reculé de l’Irak où fonctionne encore un système féodal officieux. Le « seigneur » de la montagne, Aziz Aga, voit d’un mauvais œil l’arrivée de ce nouveau policier décidé à faire respecter la loi du pays, ainsi que la présence d’une institutrice célibataire.

My-sweet-pepper-Land-Affiche

Tous les éléments sont réunis pour faire un bon western :

Le shérif au chapeau de cowboy, circule à cheval, et doit faire face à un refus de son autorité étatique par une autorité ancestrale. Il s’oppose seul avec un faible adjoint à un clan d’hommes supposés hors-la-loi, et qui ont la main-mise sur la population locale. Tels les shérifs américains envoyés dans l’Ouest pour y imposer le gouvernement de Washington et éviter la profusion des bandes armées, Baran, mais aussi Govend, font ici figures de civilisateur. L’un apporte la loi, l’autre la connaissance, mais ils apportent surtout une liberté de pensée et un changement de mentalité de l’Irak d’après Saddam, que l’on suppose venir de la ville. Les premières images du film, où la mère de Baran tente de lui faire rencontrer des femmes à marier, montre que, contrairement aux idées reçues, les femmes en Irak ne sont pas toutes voilées, hormis la mère elle-même, toutes les femmes apparaissant dans le film sont vêtues à l’occidentale. Pourtant, si les mœurs semblent plus libres au début du film : le père de Govend accepte sans trop de difficulté de laisser partir sa fille seule pour enseigner au Kurdistan, à la fin, la mentalité encore engoncée dans la morale islamique revient avec toute sa force : Govend est accusée, par les villageois, et par ses frères eux-mêmes de n’avoir aucun honneur puisque jugée trop proche du shérif. « Vous êtes pires que les soldats de Saddam » leur crie-t-elle alors. La vérité est là, proche du shérif, ce n’est pas de la loi dont la femme irakienne est prisonnière, mais de la mentalité des hommes. La distinction entre les deux protagonistes et le reste des personnages s’effectue rapidement : la bande originale alterne musique traditionnelle avec des plans sur le village et les montagnes, et musique occidentale, musique française pour Govend, américaine pour Baran, lorsque la caméra filme ces derniers dans leur intimité.

4393824_6_9ecd_golshifteh-farahani-et-korkmaz-arslan-dans-le_8cd1488cba06b7668826971888a25725

La question kurde

En fond une autre histoire se dresse : celle de la guerre kurde pour l’indépendance. Deux clans s’opposent : les combattantes kurdes du PKK, et le seigneur Aziz Aga et ses hommes qui refusent de voir ces femmes sur leurs terres. Sa haine n’est jamais expliquée : de même que le shérif demande à Govend si ce qui déplaît à Aga est le fait d’avoir une institutrice ou d’avoir une femme seule, on ne sait pas si ce qui le dérange est d’avoir des résistants kurdes de Turquie, ou le fait que ce soient des femmes. La difficulté que rencontrent les deux héros à aider ces combattantes témoignent de la complexité de la question kurde dans cette région : si le Kurdistan irakien est autonome, les kurdes turcs et iraniens combattent toujours pour leur indépendance, mais leur lutte armée n’est pas forcément dans l’intérêt de leurs frères ethniques. Le sujet est grave et pourtant conserve un ton presque comique tout au long du film. Des scènes absurdes et de l’humour noir qui tranchent avec la réalité et la gravité des thèmes abordés : peine de mort, contrebande de médicaments, manque d’éducation, etc.

 

Un film émouvant et esthétique

Golshifteh Farahani et Korkmaz Arslan donnent au film toute sa puissance. Farahani, l’actrice iranienne bannie d’Iran pour sa carrière occidentale et qui a déjà tourné avec Hiner Saleem dans « Si tu meurs je te tue »,  est encore plus belle dans ces vêtements des montagnes. Femme seule et indépendante en proie aux obstacles de la morale et qui trouve son seul soutien dance cet homme ayant fuit la ville pour éviter les mêmes contraintes que lui imposaient les traditions. Malgré les bruits et les jugements des villageois, ou peut-être grâce à eux, les deux personnages se trouvent et se comprennent. Le visage grave et mélancolique, Faharani donne une grande force au personnage et transmet  toute la tristesse et la résignation que connaissent les femmes au Moyen-Orient. Korkmaz Arslan lui donne la réplique, captivant le spectateur de son regard jaune et perçant en shérif calme, silencieux et sûr de lui.

Enfin, le film fait découvrir la province du Kurdistan irakien, région coincée entre les montagnes, à la fois sèche et pluvieuse. Le film est sombre, la pluie et l’orage menacent à chaque scène, jusqu’à se déverser lors du dénouement, sans pour autant dissiper la brume et les nuages qui recouvrent la mentalité des hommes en Irak. Ce paysage est incroyablement mis en valeur par la musique mélancolique elle aussi de Farahani qui compose et joue elle-même de cet étrange instrument : le hang, seule au milieu de la montagne, son écho se répétant jusqu’aux oreilles du shérif, portant en elle l’espoir de cette nouvelle génération d’irakien post-saddam.

my_sweet...

 

Pour en savoir plus:

– dossiers et articles du monde diplomatique sur la question kurde, ou sur les élections en Irak.

– Entretien de Golshifteh Faharani pour Télérama