Chronique parisienne

Depuis quelque temps – quelques mois ? – je vois surgir sur les blogs des articles et des rubriques reprenant un peu toutes les inspirations ou les découvertes faites par lesdites blogueuses durant la semaine ou le mois. Je parle notamment du « Monday morning » de Mathilde ou du « heart, mind and soul » de Coline. Et moi j’adore ce genre d’article, je ressors de leur lecture avec moult nouvelles idées et surtout de nouvelles envies, et comme je passe mon temps à me dire en sortant du ciné ou d’un bon bouquin « j’en ferai un article » – mais bien sûr je ne trouve jamais le temps, ou l’envie- , j’ai pensé qu’une rubrique de ce genre pourrait être la bienvenue. N’ayant absolument aucune idée de nom je me contente de l’appeler « la nouvelle rubrique » mais en italien puisque c’est la langue que j’apprends en ce moment et que ça rend mieux à mes oreilles de française.

Depuis mon retour à Paris je tente de me ré-acclimater peu à peu à la capitale, ce n’est pas si facile après une année passée en Province: les montagnes et les forêts d’Alsace me manquent, le centre ville de Strasbourg où tout était proche aussi. Mais pour me rappeler que Paris est ma ville il y a un truc qui marche à tous les coups: recommencer à visiter, sortir, découvrir des choses. Je suis donc enfin allée prendre le thé avec des scones à l’Oisive thé – ce salon de thé/salon de tricot – qui se trouve pourtant à quelques stations de métro de chez moi, ce qui va me permettre d’y retourner très régulièrement!

J’ai aussi fait des achats et surtout beaucoup de lèche-vitrine: j’ai mis les pieds à l’appartement Sézane pour la première fois, je me suis rendue vendredi dernier à la boutique Les fleurs, lieu de perdition comme dirait mon amie Alice – elle a diablement raison, mais j’ai réussi à n’en sortir qu’avec un pot pour cactus. Enfin je suis tombée par hasard sur la boutique Jamini et j’ai salivé comme il se doit avant de prendre ma décision: je m’achèterai un coussin coûte que coûte pour meubler mon nouvel intérieur.

Pour ce qui est des découvertes culturelles j’ai eu le temps – chômage oblige – de lire, voir et visiter pas mal de trucs. Sans m’arrêter sur tout ce que j’ai pu faire – les rendez-vous de l’histoire de Blois le week-end dernier mériteront leur propre article, je vous le promets – je ne peux pas m’empêcher de vous parler un peu plus longuement de ce que j’ai adoré et que je vous recommande chaudement. C’est parti!

J’ai lu…

Peyton Place , de Grace Metallious

L’histoire d’une petite ville de la Nouvelle-Angleterre dans les années 50, on y suit trois principales protagonistes : Alison la jeune fille rêveuse et un peu solitaire, Constance sa mère qui doit vivre avec le difficile statut de mère-célibataire, la belle et intelligente Selena issue des quartiers pauvres en lutte contre son milieu. Peyton Place a été l’un des gros scandales littéraires des années 50 aux Etats-Unis, accusé d’être un roman pornographique et subversif: on aurait bien du mal aujourd’hui à comprendre comment on a pu trouver cet ouvrage ne serait-ce qu’érotique. Le roman met en scène la société des petites villes des Etats-Unis avec tous leurs non-dits, leurs secrets et leurs rancœurs. L’écriture de Grace Metallious est très agréable à lire et on rentre très rapidement dans l’histoire tour à tour écœurés puis touchés par les personnages, notamment par les personnages secondaires qui forgent toute l’ambiance de cette ville modeste d’Amérique.

C’est un grand classique américain et c’est très édifiant sur la société américaine. N’hésitez pas à lire la postface qui explique le scandale à la parution du roman.

L’amie prodigieuse, de Elena Ferrante

Malgré la place privilégiée que ce roman a occupé tout l’été sur les devantures des librairies, ce qui me fait généralement fuir, j’ai cédé à la tentation Elena Ferrante, en partie parce que j’allais à Naples et que je voulais me mettre dans le bain.

J’ai dévoré ce livre, et j’en ai fait de même avec le suivant « Le nouveau nom ». L’amie prodigieuse c’est une tétralogie qui suit la vie de Lena, la narratrice, et son amie Lila dans un quartier pauvre de Naples dans les années 50 – et oui encore. Cette grande amitié, perçue par les yeux de Lena, forge la trame de tout le roman mêlant jalousies, fascination, soutien, et beaucoup d’autres aspects d’une amitié aussi passionnée que complexe. Je me suis parfaitement reconnue dans le rôle de Lena, jeune fille médiocre qui se voit comme vivant sans cesse dans l’ombre de sa prodigieuse amie Lila, et prodigieuse elle l’est effectivement, c’est ce qui la rend si agaçante et attachante à la fois. En parallèle de cette histoire d’amitié se dresse un tableau de Naples et de l’Italie du Sud du milieu du siècle passé, où la Camorra et l’origine sociale conditionnent fortement l’existence de ces jeunes gens.

Je ne l’ai pas lu en italien, j’aimerais, mais la traduction est très bonne, on arrive à comprendre notamment toute l’importance que révèle le fait de parler en italien ou en dialecte à une époque où la langue distingue, plus clairement encore qu’aujourd’hui, le niveau social et culturel d’un individu. Pour conclure : je n’ai arrêté de lire que quand j’ai fini de tourner la dernière page !


J’ai visité…

Le musée de la vie romantique

Petite sortie dans Paris, le but initiale était d’aller prendre un thé au Musée de la Vie Romantique, finalement comme il était trop tôt pour le thé, on s’est contenté de visiter ce joli musée improbable. Une belle maison de campagne en plein Paris, des souvenirs de la famille de George Sand, des salons XIXe reconstitués ET un super salon de thé en jardin ou sous verrière. Un musée simple comme je les aime.  Et en prime j’y ai croisé Daniel Guerrero, l’ancien rugbyman!

La nuit Blanche à Paris

Je n’étais jamais allée à la Nuit Blanche et… je n’ai pas été vraiment convaincue. J’avoue que je ne suis pas une fan de l’art contemporain, il faut toujours expliquer ce que l’auteur a voulu dire ou montrer, et s’il y a parfois de bonnes idées j’accroche peu. Mais alors quand le sujet est aussi connu que « Les amours de polyphiles », célèbre poème du XVe siècle – je ne rigole pas c’était le thème choisi pour la nuit blanche de Paris – je lâche carrément, et je me demande bien à quel moment l’organisateur a pu penser que ça convenait à un événement visant la démocratisation de la culture. Malgré des œuvres plutôt peu intéressantes, voire ratées, j’ai bien aimé l’idée de se promener de nuit dans Paris et de suivre un parcours pour y voir des œuvres ou des installations.

Idée pour ceux qui voudraient y assister l’an prochain : prendre les bateaux mouches, gratuits ce soir-là, qui remontent la Seine. C’est là où se situent la plupart des installations, c’est donc un bon moyen de faire une croisière gratuite en voyant le plus d’œuvres possibles.


J’ai vu…

Je viens de commencer la deuxième saison de Gomorra, la fameuse série italienne issue du roman de Saviano sur la Camorra, et dont Saviano est d’ailleurs le scénariste. C’est toujours aussi bien, toujours aussi poignant. La réalisation est vraiment excellente, la musique super et j’aime beaucoup voir une série qui n’est pas en anglais, c’est rare et ça permet de découvrir une autre langue – le napolitain. Pour ce qui est du scénario et des personnages, ils sont toujours très bien travaillés, profonds, et même si on a du mal à apprécier véritablement les « héros » on s’y attache. L’ambiance très dure, et la réalité qui se cache derrière cette semi-fiction provoque généralement une petite nausée à la fin de chaque épisode – mais on veut savoir la suite !

Toujours à propos de Gomorra, je viens de lire un article des Inrocks sur le quartier de Scampi qui nuance un peu mon engouement pour la série: effectivement je me suis demandée comment les réalisateurs avaient pu tourner dans ce quartier difficile de Scampi, réputé comme l’un de plus dangereux d’Europe, et quels sont les impacts de la série sur ces quartiers défavorisés. Pas de réponse mais l’article est très intéressant alors hop un petit lien ici: Scampia et Gomorra

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Western au Kurdistan

Etat d’esprit maussade, à traîner son corps et son esprit sous la grisaille de Paris quand l’idée subite m’est venue : pourquoi ne pas aller au cinéma voir « My sweet Pepper Land » ? Plusieurs semaines que je me disais qu’il fallait que j’y aille, mais le beau temps n’aidant pas, j’avais relégué cette activité dans un coin éloigné de ma tête. De la pluie de Paris à lui pluie du Kurdistan il n’y a qu’un pas, et deux heures de plaisir passées au cinéma.

Synopsis: 

Le film suit l’histoire de deux personnages venus s’installer dans le village de Qamarian situé dans la province désormais autonome du Kurdistan irakien. Govend est une jeune institutrice de vingt-huit ans qui retrouve le poste qu’elle avait quitté au village. Baran est un ancien résistant kurde qui reprend du service dans la police afin d’échapper à sa mère souhaitant le marier. Tous deux libres d’esprit se retrouvent dans ce coin reculé de l’Irak où fonctionne encore un système féodal officieux. Le « seigneur » de la montagne, Aziz Aga, voit d’un mauvais œil l’arrivée de ce nouveau policier décidé à faire respecter la loi du pays, ainsi que la présence d’une institutrice célibataire.

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Tous les éléments sont réunis pour faire un bon western :

Le shérif au chapeau de cowboy, circule à cheval, et doit faire face à un refus de son autorité étatique par une autorité ancestrale. Il s’oppose seul avec un faible adjoint à un clan d’hommes supposés hors-la-loi, et qui ont la main-mise sur la population locale. Tels les shérifs américains envoyés dans l’Ouest pour y imposer le gouvernement de Washington et éviter la profusion des bandes armées, Baran, mais aussi Govend, font ici figures de civilisateur. L’un apporte la loi, l’autre la connaissance, mais ils apportent surtout une liberté de pensée et un changement de mentalité de l’Irak d’après Saddam, que l’on suppose venir de la ville. Les premières images du film, où la mère de Baran tente de lui faire rencontrer des femmes à marier, montre que, contrairement aux idées reçues, les femmes en Irak ne sont pas toutes voilées, hormis la mère elle-même, toutes les femmes apparaissant dans le film sont vêtues à l’occidentale. Pourtant, si les mœurs semblent plus libres au début du film : le père de Govend accepte sans trop de difficulté de laisser partir sa fille seule pour enseigner au Kurdistan, à la fin, la mentalité encore engoncée dans la morale islamique revient avec toute sa force : Govend est accusée, par les villageois, et par ses frères eux-mêmes de n’avoir aucun honneur puisque jugée trop proche du shérif. « Vous êtes pires que les soldats de Saddam » leur crie-t-elle alors. La vérité est là, proche du shérif, ce n’est pas de la loi dont la femme irakienne est prisonnière, mais de la mentalité des hommes. La distinction entre les deux protagonistes et le reste des personnages s’effectue rapidement : la bande originale alterne musique traditionnelle avec des plans sur le village et les montagnes, et musique occidentale, musique française pour Govend, américaine pour Baran, lorsque la caméra filme ces derniers dans leur intimité.

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La question kurde

En fond une autre histoire se dresse : celle de la guerre kurde pour l’indépendance. Deux clans s’opposent : les combattantes kurdes du PKK, et le seigneur Aziz Aga et ses hommes qui refusent de voir ces femmes sur leurs terres. Sa haine n’est jamais expliquée : de même que le shérif demande à Govend si ce qui déplaît à Aga est le fait d’avoir une institutrice ou d’avoir une femme seule, on ne sait pas si ce qui le dérange est d’avoir des résistants kurdes de Turquie, ou le fait que ce soient des femmes. La difficulté que rencontrent les deux héros à aider ces combattantes témoignent de la complexité de la question kurde dans cette région : si le Kurdistan irakien est autonome, les kurdes turcs et iraniens combattent toujours pour leur indépendance, mais leur lutte armée n’est pas forcément dans l’intérêt de leurs frères ethniques. Le sujet est grave et pourtant conserve un ton presque comique tout au long du film. Des scènes absurdes et de l’humour noir qui tranchent avec la réalité et la gravité des thèmes abordés : peine de mort, contrebande de médicaments, manque d’éducation, etc.

 

Un film émouvant et esthétique

Golshifteh Farahani et Korkmaz Arslan donnent au film toute sa puissance. Farahani, l’actrice iranienne bannie d’Iran pour sa carrière occidentale et qui a déjà tourné avec Hiner Saleem dans « Si tu meurs je te tue »,  est encore plus belle dans ces vêtements des montagnes. Femme seule et indépendante en proie aux obstacles de la morale et qui trouve son seul soutien dance cet homme ayant fuit la ville pour éviter les mêmes contraintes que lui imposaient les traditions. Malgré les bruits et les jugements des villageois, ou peut-être grâce à eux, les deux personnages se trouvent et se comprennent. Le visage grave et mélancolique, Faharani donne une grande force au personnage et transmet  toute la tristesse et la résignation que connaissent les femmes au Moyen-Orient. Korkmaz Arslan lui donne la réplique, captivant le spectateur de son regard jaune et perçant en shérif calme, silencieux et sûr de lui.

Enfin, le film fait découvrir la province du Kurdistan irakien, région coincée entre les montagnes, à la fois sèche et pluvieuse. Le film est sombre, la pluie et l’orage menacent à chaque scène, jusqu’à se déverser lors du dénouement, sans pour autant dissiper la brume et les nuages qui recouvrent la mentalité des hommes en Irak. Ce paysage est incroyablement mis en valeur par la musique mélancolique elle aussi de Farahani qui compose et joue elle-même de cet étrange instrument : le hang, seule au milieu de la montagne, son écho se répétant jusqu’aux oreilles du shérif, portant en elle l’espoir de cette nouvelle génération d’irakien post-saddam.

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Pour en savoir plus:

– dossiers et articles du monde diplomatique sur la question kurde, ou sur les élections en Irak.

– Entretien de Golshifteh Faharani pour Télérama