Lectures en Italie

A défaut de pouvoir partir en voyage on peut facilement s’évader par la lecture et j’aime autant me plonger dans des romans dont le cadre me permet de m’imaginer des pays lointains que savourer des récits de voyages où j’ai l’impression de faire de vrais road trip sans bouger de mon canapé. Aujourd’hui je dédie un petit article à l’Italie, l’Italie du sud plus exactement. Je n’ai que deux ouvrages à présenter et aucun des deux n’est un roman mais ils m’ont tous les deux touchée, de façon très différente, et je les recommande chaudement! Alors on se sert “un caffè” ou un spritz et c’est parti pour un tour dans le mezzogiorno.

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VIA APPIA

Genre : Récit de voyage / Déclaration d’amour

Thème : Italie du sud

Degré d’appréciation : Je suis à deux doigts de prendre un billet pour Brindisi.

Pour ses vacances d’été Jacques de Saint-Victor, un universitaire français, décide de prendre ses bâtons de marche pour descendre la Via Appia de Rome à Brindisi. Il arpente, d’abord à pied puis en Fiat, la plus vieille route de l’Occident, méditant et observant avec amour l’Italie du Sud.

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Arpino – Devant l’église les bannières des “contrada”, les quartiers, de la ville qui vont s’affronter lors de l’annuel “Gonfalone”, une sorte de Palio.

Loin des itinéraires touristiques les plus connus la Via Appia se perd dans les méandres du Lazio, de la Campanie, de la Basilicate et des Pouilles, traversant des villes un peu éloignées de circuits habituels et parfois presque abandonnées; des lieux ravagés par la crise – plus grave dans ces régions qu’en Grèce parait-il – et des sites historiques de toutes époques.

Entre deux dégustations de mozarrella di Buffala et des arrêts fréquents pour un café au bar l’auteur s’interroge sur l’Italie : celle d’avant et celle d’aujourd’hui. Il mêle l’histoire de la grande Rome aux soirées de Berlusconi, les rêveries de Stendhal aux propos de le jeunesse abandonnée de Naples. Entre littérature, gastronomie et histoire il essaie de comprendre et de décrire cette Italie qu’on voit si peu: celle du Mezzogiorno.

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Le Mont Cassin et son abbaye qui, du haut de ses 1669m, domine la vallée jusqu’à Caserta.

 

Sans être difficile, l’écriture de ce récit est parfois très érudite ce qui pourrait en rebuter certains. Ayant fait des études d’histoire  les digressions sur l’époque antique ou sur les méfaits du fascisme ne m’ennuient pas, au contraire c’est ce qui apporte un grand intérêt à l’ouvrage. On apprend quelque chose à chaque chapitre et ça donne envie d’aller fouiller un peu plus profondément dans l’histoire de l’Italie.

J’aime les récits de voyage, j’aime encore plus celui-ci parce qu’il me parle.  Terracina, Caserta, Benevento… Les lieux par lesquels passe l’auteur ne me sont pas inconnus bien que loin d’être les villes les plus fréquentées d’Italie, ou les plus belles. Mais grâce à ce récit on constate que la moindre ville, la moindre portion de route en Italie a une histoire millénaire, une vie et que les traditions sont encore bien présentes. Impossible de ne pas avoir l’envie immédiate d’embarquer à bord d’un train, d’une Fiat ou d’un bateau pour arpenter lentement, très lentement cette Italie méconnue, en s’arrêtant partout et nulle part, car quoi de mieux que de boire son cappuccino en observant la dolce vita?

Les montagnes de la Ciocaria qui surveillent la “Casilina” cette route reliant Rome à l’antique Capoue.

Le soleil écrasant du sud, les oliviers, le délicieux goût des tomates mais aussi l’ombre de la crise et les souvenirs du fascisme, au grè de ses pérégrinations Jacques de Saint-Victor décrit avec une immense tendresse ces habitudes, ces façons de penser et de faire si typiquement italiennes. Ça nous parait étrange, parfois suranné mais il n’y a aucun jugement de la part de l’auteur– sauf pour le Calcio, le début de la déchéance d’un peuple nous dit-il  – il y a seulement beaucoup de réflexion et d’amour.

Ce livre est une véritable déclaration de l’auteur à son pays d’adoption, un amour pour l’autre que l’on ne comprend pas toujours, ce qui le rend si attachant.

 

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L’OPTICIEN DE LAMPEDUSA


 Genre: reportage

Thème: Les migrants à Lampedusa

Degré d’appréciation: Tout le monde devrait lire ce livre.

C’est une lectrice de la bibliothèque où je travaille qui m’a conseillé fortement ce livre quand elle me l’a rendu. Elle avait l’air émue et un peu retournée. Le soir même je me plongeais dans ce roman issu d’un reportage et j’ai compris l’émoi de la lectrice précédente.

L’opticien de Lampedusa c’est un homme banal qui s’est installé il y a longtemps sur cette petite île paradisiaque au large de la Sicile et de la Tunisie. Certes on entend parler des migrants, mais toutes ces histoires lui paraissent encore lointaines quand il prend la mer avec un groupe d’amis pour profiter de l’après-midi et se retrouve soudainement face à un naufrage. De cette journée qui a fait de lui un “sauveur” débute un long questionnement, une remise en cause de sa vie. Le récit d’une prise de conscience.

Cet opticien existe. Peut-être est-ce pour cela que cet ouvrage est dur et émouvant. L’histoire d’un monsieur tout le monde, un homme simple au caractère très méticuleux qui réalise la tragédie quotidienne se déroulant à quelques pas de lui. Je me suis arrêtée fréquemment pendant cette lecture pour digérer ce qui était dit. Le style à la fois simple et neutre est pourtant puissant : coupable, triste, plein d’espoir et dépité, on ressort plus sensible et plus démuni de cette lecture lourde mais nécessaire.

Pour ce reportage Emma Jane Kirby a été récompensée par le prix Bayeux des correspondants de guerre.

 

 

 

Sylvain Tesson, la Sibérie et Strasbourg

Je reviens, un peu tardivement avec un article littéraire/personnel : ce mois-ci c’était la première fois que je participais au club de lecture de Mango and Salt, il faut dire que le sujet m’intéressait beaucoup puisque qu’il s’agissait de récits de voyage, donc plutôt le genre de bouquins que je lis en ce moment. Mon choix initial n’était pas du tout Dans les forêts de Sibérie, mais je me disais bien qu’il faudrait que je le lise un jour alors c’était l’occasion. Le synopsis le voici : Sylvain Tesson décide, après de multiples voyages, de tester une nouvelle expérience la vie d’ermite. Il part avec ce qu’il faut pour vivre – des livres et de la vodka – se reposer loin de la société dans une cabane sur le lac Baïkal avec des voisins à 3 jours de marche.   Comme prévu j’ai adoré même si j’ai été dans un premier temps un peu déconcertée. Après avoir lu Nicolas Bouvier et Alexandra David-Neel je ne m’attendais à un récit très travaillé et non à un véritable journal de bord qui semble à peine repris par l’éditeur.

Sylvain Tesson livre durant six mois ses pensées, sans forcément de logique, sans  but précis, il nous raconte le monde qu’il voit, les réflexions qui lui viennent, et qui pourraient bien souvent être les nôtres. Beaucoup de passages ont fait écho à mes propres pensées : des choses triviales d’abord comme le choix des livres à emporter en voyage, même s’il est vrai qu’un long voyage est le meilleur moyen pour se forcer à lire un livre qu’on n’ose pas commencer, je sais aussi, comme il le dit très bien, qu’il est illusoire de penser se cultiver tout le temps, on a besoin de lectures dites « coupables » qui n’impliquent pas une once de réflexion, erreur que j’ai faite à plusieurs reprises. Puis ses observations de la nature, du soleil qui se lève, se couche, de sa lumière, de la neige, des chants des oiseaux, les réflexions du temps qui passe ou qui ne passe plus, du travail de l’homme, des sociétés aliénées, je me suis aperçue que tout ça me parlait car j’avais plus ou moins le sentiment d’avoir moi-même vécu en ermite dans ma petite ville de Strasbourg pendant ces sept derniers mois.

De la Sibérie à Strasbourg certes il y a un monde me direz-vous; Mais en comparant avec la vie que je menais à Paris, et que Sylvain Tesson décrit parfaitement – ce besoin de faire des choses tout le temps, de voir des gens, de bouger, de sortir sans être jamais rassasié -, ma vie en Alsace semble relativement vide. Ici toutes ces sorties et ces rendez-vous me sont impossibles puisqu’à part deux personnes je n’ai su  avec qui sortir. Est-ce pour autant une vie fade ? Que Nenni ! Sans être une ermite j’ai appris ici à vivre seule, seule dans la société. Et j’ai eu aussi du temps pour penser – un peu trop même -, pour réfléchir, pour me cultiver. J’ai pris une carte de bibliothèque, une carte de cinéma et j’ai vu et lu en quelques mois plus que ces trois dernières années. Mais plus que tout j’ai pris le temps, ou plutôt j’ai pris conscience du temps qui pouvait passer ou non. Et de ces week-end seule qui m’effrayaient en début d’année sont devenus des week-end qui passaient à une allure folle tandis que je prenais le temps et surtout le plaisir de m’ennuyer.

Dans les Forêts de Sibérie est une ode à la beauté, à la simplicité de la vie et permet, à travers l’expérience de Sylvain Tesson, de prendre du recul face à la vie que notre société occidentale nous conduit à mener. La vodka remplace le café et les taciturnes Sibériens nous paraissent peu à peu bien sympathiques sous la plume de Tesson, une atmosphère froide et pourtant chaleureuse se dégage de toute cette leçon de vie. On y apprend, ou ré-apprend l’importance des petits gestes qui structurent notre quotidien, la discipline que l’on s’impose à soi-même et qui nous rend vivant. Loin de l’image des ermites chrétiens qui fuient les hommes par mépris et restent sur leur colonne à réfléchir à la vie, Sylvain Tesson est un ermite qui ne souhaite que retrouver l’essentiel. En se confrontant aux réalités physiques de la vie : se nourrir, couper son bois, faire des kilomètres pour trouver à qui parler, il nourrit sa réflexion et sa compréhension du monde. Il perçoit combien l’homme s’adapte vite et  désapprend vite la société, l’ermite retrouve ses marques et se suffit presque à lui-même, si bien que la moindre visite d’autrui devient un véritable chamboulement dans le quotidien. De même que Tesson se plaint de recevoir, j’ai mal vécu mes courts séjours à Paris : l’agitation, les gens à voir alors que je suis habituée à voir une, voire deux personnes par semaine. Même si elle manque, cette vie sociale demande une réadaptation.

J’avais initialement prévu de reprendre ce récit pour annoter toutes les phrases qui m’avaient plu et dont je voulais absolument me souvenir. Mon emprunt de bibliothèque arrivant à échéance je n’ai malheureusement pas pu mais je suis résolue à acheter cet ouvrage pour pouvoir le conseiller et le prêter à tout le monde. Des glaces du lac Baïkal et de ce petit carnet de bord d’un ermite se dégagent un calme et un apaisement bien utile pour qui se sent fatigué de ce monde où tout va si vite.

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